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02.01.2007
Céleste Garnier, épisode 4
Veille de l’entretien. J’avais pris son rendez-vous avec Paul tôt le matin ainsi, je pourrais ensuite me rendre à son bureau sans trop attirer l’attention. Je préférais ne rien dire pour le moment pour éviter les indélicatesses : si j’obtenais cet emploi, il serait toujours temps d’annoncer ma démission. Mais si j’échouais à l’entretien, il me paraissait risqué de montrer à mes employeurs mon désir d’aller voir ailleurs à la première occasion. Je vivais mes emplois comme autant d’histoires d’amour et préférais ménager tout le monde. Un homme qu’on trompe ouvertement n’apprécierait sans doute pas. Un employeur non plus. Le tout était de ne pas trop bien présenter pour ne pas attirer l’attention de mes collègues actuels.
Pourtant, je me préparai dans les détails car travailler dans un magazine qui parlait essentiellement de beauté et de mode devait rendre sensible à certaines choses. Je me lavai avec grand soin, multipliant les masques pour le visage et pour les cheveux, enduisant ma peau d’huile précieuse qui la rend douce, soyeuse et délicatement parfumée. Je me doutais bien que Paul n’irait pas toucher mon épiderme mais je préférais soigner les détails. Je me fis également une petite manucure maison étalant une couche rose irisée sur mes ongles parfaitement coupés et limés. Enfin, avant de m’endormir, je posai sur mes yeux des cotons figurant des rondelles de concombre pour gommer mes cernes.
Le lendemain matin, je me leva plus tôt pour avoir le temps de me préparer. Je choisis avec soin mes plus beaux dessous. Je ne comptais pas offrir un strip tease torride à ce Paul avec qui j’avais rendez-vous mais je préférais ne négliger aucun détail. Il fallait éviter les soutiens-gorge trop petits qui martyrisent la poitrine, les baleines qui mordent la peau ou les strings qui rentrent de façon trop outrageuse dans les fesses. De la même façon, je choisis avec soin une paire de bas. Il faut être une femme pour comprendre le calvaire des bas, mi bas et collants. Chacun présentait des désavantages certains : les collants n’arrivaient jamais à la bonne hauteur, faisant soit une marque atroce au niveau des hanches ou remontait quasiment jusque sous les seins. Sans parler de la maladresse naturelle des hommes avec ce genre de choses, ils n’arrivent jamais à l’enlever. Les mi-bas, quant à eux, cassent la silhouette en arrivant pile au milieu de la jambe et, en général, laissent une belle trace rouge au niveau de l’élastique, ce qui fait son petit effet lors d’un déshabillage en galante compagnie. L’idéal semblait être les bras : arrivant à mi cuisse, ils ne laissent aucune trace ni sur la peau, ni sous le pantalon. Mais, car il y a un mais, il arrive parfois qu’ils ne tiennent pas et dégringolent jusqu’à tire-bouchonner autour de la cheville. J’avais connu ce problème quelque fois : alors que je marchais façon femme conquérante, je sentais le bas glisser lentement mais inexorablement le long de ma cuisse et continuer leur chute jusqu’en bas. Toujours un jour où je suis en pantalon permettant de voir mes chevilles. Et il est très difficile de remonter un bas dans les couloirs du métro ou dans la rue en toute discrétion. Mais pour cet entretien, je préférais tout de même cette dernière solution, j’en avais acheté exprès pour éviter les mailles filées. Je suis toujours impressionnée par la fragilité de ces petites choses : un ongle mal limé et le bas était bon à jeter. Mais avant d’enfiler mes vêtements, je badigeonnai mes aisselles de déodorant anti transpirant et recouvris mon corps d’un voile d’huile précieuse de Nuxe.
Ma tenue enfilée, restait l’étape du maquillage. Il fallait bien sûr jouer la carte de la sobriété et de l’élégance mais quand on n’est pas maquilleuse professionnelle, le faux pas est vite franchi. Donc Je préférai me maquiller comme à mon habitude, mascara, eyes liner, far à paupière, fond de teint mais point trop n’en faut et je rajoutai une touche de gloss sur ses lèvres. Habillée, maquillée… Ne restait plus que le plus difficile : passer cet entretien.
Le siège social de Fashion n’était pas bien loin de chez moi, une quinzaine de minutes en métro mais ce court trajet me laissa amplement le temps d’angoisser. A peine arrivée sur le quai, je commençai à regarder frénétiquement ma montre, maudissant le métro qui n’avait pas daigné arriver en même temps que moi dans la station. Et s’il était en panne ? Et si un voyageur faisait un malaise ? Et si un autre oubliait son sac, déclenchant le branle bas de combat des fois que ce serait une bombe ? Finalement, rien d’exceptionnel ne se produisit et je fus à mon rendez-vous à l’heure. On m’invita à patienter dans une salle d’attente très cosy où je trouvai plusieurs numéros de Fashion ainsi que d’autres revues du groupe de presse auquel il appartient. Je m’empressai de feuilleter le dernier Fashion afin d’étudier une nouvelle fois son contenu. Bien entendu, dès que j’avais convenu d’un rendez-vous avec Paul, j’avais acheté plusieurs numéros du magazine histoire de savoir pour qui j’allais travailler mais le parcourir une dernière fois ne me ferait pas de mal. Je traînai sur les pages mode, me demandant si mon nouveau travail me permettrait de m’habiller avec ces vêtements hors de prix. Tellement hors de prix, d’ailleurs, que le magazine n’avait pas la vulgarité de les afficher. Une robe John Galliano, on sait que c’est cher, inutile de mettre un chiffre dessus en plus. J’ai lu Le diable s’habille en Prada et même si la patronne tyrannique de la pauvre héroïne était imbuvable, je n’avais pu m’empêcher d’envier le côté « garde robe de rêve à volonté ». Je n’étais pas forcément accro à la mode mais si on me donnait des tas de fringues Prada gratuitement, je les accepterais avec joie. Même si, pour rentrer dans du 36, il allait falloir suivre un régime drastique mais au moins, pour une fois, je serai motivée.
Alors que j’étais en train de rêver de ma future garde robe à faire baver n’importe quelle fashionista de base et particulièrement Anaïs, une femme d’apparence sèche entra dans la pièce. « Céleste Garnier ? ». Je me levai précipitamment, saisissant mon sac et tendant de façon un peu brutale ma main pour saluer la nouvelle venue
« Oui, c’est moi !
- Bonjour, je suis Hélène Laforêt, veuillez me suivre. »
Docile, je la suivis donc dans un méandre de couloirs, passant devant une dizaine de bureaux se ressemblant tous. Jamais je ne parviendrai à revenir à l’accueil seule, j’en étais persuadée. Hélène ne m’adressa pas un mot avant d’arriver dans une petite pièce grise meublée uniquement d’une table ronde et de deux chaises, posées face à face. « Asseyez-vous ». Je me débarrassai de mon manteau que je posai sur ma chaise, prenant soin de ne pas le laisser traîner par terre, attrapai un carnet et un stylo dans mon sac, sortis une chemise débordant de dossiers de presse et autres rédigés par mes soins. Au bout de deux minutes d’installation, j’étais prête à attaquer l’entretien. Hélène me scrutait d’un air impatient mais je fis comme si je n’avais rien remarqué.
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