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12.12.2006

Céleste Garnier, version je, épisode 1

Chapitre 1

En France, on compte environ 12 millions de célibataires. Parmi eux, moi, Céleste Garnier, 27 ans. J’aime se définir comme une célibattante, le genre de fille « très heureuse » dans son célibat parce que ça lui permet de voir ses copines, de faire du shopping et d’avoir un nombre de partenaires sexuels annuel supérieur à 1. Mais en vérité, je me vis comme une céliloseuse qui passe ses soirées devant la télé à grignoter des Spécial K (en période de régime) ou des macarons Ladurée (en période de déprime) en me demandant ce qui peut bien clocher chez moi et pourquoi aucun homme ne veut faire sa vie avec moi. Evidemment, je vis à Paris, ville qui pullule certes de célibataires mais encore faut-il les trouver. C’est fou comme tous ces hommes libres ont tendance à ne pas se dresser sur ma route.

Comme tout célibataire qui se respecte, j’ai un ami homosexuel dont je suis secrètement amoureuse. J’ai beau savoir qu’il ne sera jamais à moi, je ne peux s’empêcher de le scruter à la dérobée en me disant qu’il est le compagnon qu’il me faut qu’on ferait de bien beaux enfants, tous les deux. D’ailleurs, je me suis promis de lui demander de me faire un petit si je n’en ai toujours pas à 30 ans. Bien sûr, comme toutes les promesses que je me fais à moi-même, je ne la tiendrai sans doute pas. Dans les films, c’est facile de demander à un homme de vous faire un bébé, même si celui-ci est gay mais en vrai, comment faire ? « Dis, j’ai 30 ans et pas d’enfants, on s’en fait un, entre amis ? ». Surtout que quitte à avoir un enfant de lui, j’aimerais qu’il soit fait par voie naturelle. Mais lui qui, au fait ? Enzo, 30 ans, d’origine italienne comme son nom l’indique, la peau dorée, le regard de braise, le sourire ultrabright dents blanches. Je me souviendrai toujours de notre première rencontre, un jour d’été, en Italie, justement. Avec une amie, nous avions décidé de jouer la carte du voyage culturel en dans un pays peuplé d’hommes beaux à tomber. Nous avions choisi Florence mais nous avions omis l’essentiel : l’été, il y fait très chaud. Un après-midi, j’étais sortie seule de notre chambre d’hôtel pour me promener un peu et j’avais rapidement terminé ma balade à la terrasse d’un café, à l’ombre. Soudain, j’avais repéré à la table voisine un homme fin, élégant, racé, sa beauté lui avait tout simplement coupé le souffle. Je crus même être victime un temps d’une insolation tant cette apparition me paraissait irréelle mais l’homme se tourna vers moi et me sourit. Avisant le plan de la ville, en français, que j’avais posé à côté de moi, il entama la conversation. J’étais sous le charme, je me voyais déjà en train de le présenter à ma mère, de raconter à mes copines la rencontre merveilleuse et parfaitement romantique que j’avais faite, je commençais déjà à me demander si on choisirait des prénoms italiens ou français pour nos enfants. Dans ma tête, tout était prévu sauf une chose. Quelques soirs plus tard, nous voilà partis en virée dans un bar festif et coloré, j’avais mis pour l’occasion ma petite robe noire qui affine la silhouette et souligne mon décolleté, j’étais tout à mes roucoulades et œillades torrides quand Enzo me désigna un homme au bout du bar
« Il est beau, non ?
- Ouais, pas mal mais j’ai vu mieux. »
Une façon de sous-entendre que le mieux, c’était lui.
« T’es difficile, regarde-le… Il a des fesses à croquer. Je me demande si je tente ma chance ou pas. Qu’est-ce que tu en penses ? »
La question me fit l’effet d’une douche froide : Ciel, l’homme parfait était gay ! Adieu histoire parfaitement romantique, présentation à maman et enfants aux prénoms italiens. Il me semblait entendre le déluge à l’extérieur, le tonnerre, la fin du monde. Mais non, ce n’était que mon imagination. A la fin de mon séjour, on s’échangea nos adresses mails. J’étais persuadée que notre correspondance allait rapidement s’arrêter mais 6 mois plus tard, Enzo arriva à Paris. Ce n’était pas vraiment pour me voir, il avait rencontré un petit Français sur Internet et il avait décidé de prendre l’avion pour vivre sa passion. Ou du moins pour assouvir ses bas instincts. Evidemment, l’histoire ne dura pas mais Enzo, amoureux de la capitale française, décida de rester.

Comme toute célibataire, j’ai un chat, baptisé Pile O’ Clock, fruit d’un délire avec Enzo. Un soir, après avoir consommé un joint, nous étions partis dans un charabia anglophone et lorsqu’il lui avait demandé l’heure, j’avais répondu niaisement « it’s pile o’ clock ». Hors contexte, la blague ne faisait rire que nous mais quand j’ai récupéré un chaton, j’ai décidé de le nommer ainsi en l’honneur de mon meilleur ami. Le chat était devenu une sorte de représentation de cet enfant au prénom italien que je m’étais imaginé élever mais qui ne verra sans doute jamais le jour. Pile O’Clock était le type même du mâle castré : ronchon, pantouflard, dormeur. S’il lui arrivait de réclamer des câlins, il voulait surtout pouvoir vivre sa vie pépère, sans être perturbé par la vie trépidante de sa maîtresse.

Comme toute célibataire, j’ai une mère, et c’est là que ça se complique. Enceinte, ma mère, Angèle Garnier avait de grands espoirs pour le fœtus qui grandissait dans son ventre. Sa fille serait star, c’était évident comme elle-même avait toujours rêvé de le devenir sans le pouvoir car ses parents l’avaient toujours poussé à faire des études puis à se marier. Une fois enceinte, ses rêves de gloire s’étaient évaporés. Pour réaliser la destinée de sa fille, elle lui avait choisi un prénom original, histoire qu’elle se démarque dès la maternité. Enfant et adolescente, j’ai donc suivi des cours de chant, de danse et de théâtre. Pour le chant, mon sort fut vite réglé : catastrophique. Pour le théâtre, j’ai  toujours trouvé les exercices d’énonciation et l’apprentissage des textes pénibles donc le professeur avait, gentiment, suggéré à Angèle de me reprendre et de ne plus venir, plus jamais. Quant à la danse, si je ne manquais pas de grâce, j’étais handicapée par une maladresse naturelle qui désespérait mon enseignante, grande ballerine qui avait ouvert son école. Très gentiment, elle m’avait expliqué qu’une danseuse qui tombe n’avait aucun avenir. Depuis, je suis  persuadée que je ne suis qu’une gourde falote, image difficile à assumer s’il en est. Surtout quand votre mère vous le rappelle à tout bout de champ. Suite à ces échecs, je me suis lancée dans l’écriture, art où je tirais plutôt mon épingle du jeu mais ma mère ne cessait de me fustiger, me mettant sous le nez mes posters de Patrick Bruel ou de Roch Voisine : « Si tu crois que ces hommes là s’intéressent aux femmes de lettres, tu te trompes, ma fille, ils aiment les femmes glamour comme des actrices ou des chanteuses ! ». Parce qu’Angèle ne se contentait pas de pousser sa fille à accomplir ses propres rêves de gloire, elle souhaitait aussi que celle-ci réalise ses fantasmes en épousant un homme riche, célèbre et séduisant. Quelques années plus tard, je découpai un article concernant la romance de Patrick Bruel et Amanda Sthers, écrivaine, dramaturge, scénariste et même parolière, et l’envoyai à ma mère. Et toc ! Mais Angèle ne me lâchait pas : elle avait compris que je ne serais jamais une célèbre artiste mais ce n’était pas une raison pour ne pas faire un beau mariage. Un homme riche et célibataire, ce n’est pas si dur à trouver. Il n’avait même pas besoin d’être beau ou intelligent, sa richesse suffisait à en faire un gendre idéal.

Version "elle" 

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